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Auteur de polar engagé FAIL

Nous n’avons guère eu l’occasion de parler de littérature de genre sur FailFaf, pourtant on adore, particulièrement le néo-polar. Mais il faut convenir que la thématique du blog ne s’y prête pas vraiment. Certes, on pourrait parler des vieux débris comme ADG ou Gérard de Villiers mais il n’y a pas grand chose à éclairer sur leur parcours politique dont il ne se sont jamais caché et encore moins sur l’aspect littéraire de leur œuvre dont la médiocrité ne mérite que la pénombre.

Il n’est pas question non plus pour nous d’aller prêter main forte à un Béria-Daeninckx dans sa chasse aux sorcières aux relents de vengeance contre ce qui se trouve à sa gauche dans son style littéraire1.

Nous pourrions pourquoi pas, parler de Jérôme Leroy. Il n’égalera jamais son ami Fajardie, mais ses livres sont plutôt sympas à lire, son style est énergique et rarement dénué d’humour. De prime abord, il en va un peu de même politiquement, pas la panacée mais il y a pire. Comme un certain nombre dans son petit milieu, ses affinités vont au réformisme bon teint aux bases cocos. Il est membre du PCF, conseiller littéraire de l’association Colère du présent, écrit des romans sur la nécessité d’empêcher les capitalistes d’assassiner Marx ou sur le cauchemar de l’arrivée de l’extrême-droite au pouvoir.

Extrait de la section

Extrait de la section « liens » du blog de Jérôme Leroy.

Sauf que Jérôme Leroy, c’est aussi le rédacteur en chef culture de l’ultra réactionnaire causeur, l’ancien chroniqueur dans valeurs actuelles, le signataire du manifeste des 343 salauds …

La bio de Jérôme Leroy sur le site de Causeur.

La bio de Jérôme Leroy sur le site de Causeur.

Des paradoxes qu’il assume très bien dans ses nombreuses interviews où il se définit comme « très libre ». On a déjà eu l’occasion de parler de ces personnes qui servent de passerelles entre la « gauche de la gauche » et la droite extrême. Jérôme Leroy en est un parfait exemple. De son engagement social, « communiste » dit-il, il amène facilement des prolos révoltés vers des idées bien plus glissantes. Il n’est pas question de voir en Leroy une espèce de schizophrène coco le jour et ultra réac la nuit, mais au contraire sa réaction puise ses sources au cœur même de son engagement initial.

Le néo-polar est un courant littéraire français extrêmement sympathique mais qui véhicule souvent des valeurs un peu douteuses bien que très majoritairement classé à gauche (entendons là à gauche du PS). Le plus problématique à ce niveau est probablement justement Fajardie, le défunt ami de Leroy. Problématique non pas parce que c’est le plus réactionnaire, mais parce que c’est un des plus touchant, un des plus entraînant et des plus communicatif dans ses émotions. Dans le même temps, il n’est pas besoin de creuser beaucoup pour se rendre compte que ses valeurs phares ne sont pas toutes progressistes : individualisme forcené, virilisme poussé, le sens de l’honneur et le courage individuel placés comme valeurs suprêmes, négation de tout espoir collectif … Dérangeant donc parce qu’il faut bien admettre à un moment qu’en tant que lecteur gauchiste fan de ses livres, on est à certain degré touché sans même s’en rendre compte par ces valeurs qu’on réprouve pourtant de tout notre conscient.

Cette petite digression parce qu’au final, la question des valeurs est au cœur du problème Leroy, sauf que ce dernier, lui, ne se contente pas d’être ami avec des fachos, il travaille avec eux. En réalité, Leroy est parfaitement à sa place aux côtés de Levy quand il clame sa liberté et son indépendance, qu’il dénonce la « gauche bobo-sociétale »… sauf que ça n’entre à aucun moment en contradiction avec le reste de son engagement. En réalité, c’est dans son « communisme » post-stalinien qu’on peut puiser cette caricature d’ouvriérisme rejetant les questions sociétales… De même, son amour de Chavez est un lien parfait entre son engagement rouge et ses responsabilités dans une publication notoirement nationaliste. Son amour des femmes militantes2 et des femmes en général claironné sur son blog perso de « communiste » n’a fondamentalement rien non plus d’antagonique avec sa signature du manifeste des 343 salauds. Son goût de la liberté individuelle et de l’homme fort sont hélas enfin indissociables de son genre littéraire pourtant si plaisant à bien des égards.

Capture d'écran du blog de Jérôme Leroy

Capture d’écran du blog de Jérôme Leroy

Les premiers signataires du manifeste des 343 salauds dont Jérôme Leroy.

Les premiers signataires du manifeste des 343 salauds dont Jérôme Leroy.

A noter que Jérôme Leroy sert également de passerelle d’un point de vue littéraire entre tous ses amis du néo-polar proche du Front de gauche et la clique réactionnaire des Chainas et DOA comme le note l’express.

Face aux divers Jérôme Leroy, notre réaction et notre défi sont doubles. D’un point de vue politique, toujours se rappeler du danger des passerelles, toujours interroger ses valeurs, s’assurer de ce qu’elles renferment, toujours être intransigeant vis-à-vis des autres, mais aussi vis-vis de soi-même. Mais il y a aussi un véritable défi artistique. Le néo-polar vient en fait toucher directement nos cordes sensibles. Jean-Bernard Pouy disait avec une fausse mégalomanie ironique qu’il était le Zola d’aujourd’hui et le néo-polar la nouvelle littérature réaliste au sens que pour savoir comment vit un prolo aujourd’hui, c’est vers le néo-polar qu’il faut se tourner. Il y a du vrai3 mais l’atout monstre du néo-polar va plus loin. Il exprime ce qu’on est nombreux à ne voir exprimer quasiment nul-part (si ce n’est parfois dans le rock, et ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’il y a tant de ponts entre rock et néo-polar), une haine certaine du système et de celles et ceux qui le font vivre, une sensation d’étouffement dans le carcan de notre société, une volonté de refuser le quotidien et de le faire péter, mais aussi une immense lassitude.

Sauf que tout ça, c’est de l’ordre du ressenti et non de valeurs intrinsèquement positives. Il y a une nécessité à écrire (mais également exprimer dans les autres arts que l’on pratique, qu’ils soient graphiques, sonores) tous ces sentiments mais en étant capable de les doubler d’autre chose de plus positif, d’y amener des notions de solidarité collective (le collectif ne pouvant être le petit groupe d’amis, de frères d’armes…. typique du néo-polar qui ne sert qu’à renforcer cette image du noyau seul contre tous et contre tout), d’espoir, en prenant garde de ne pas confondre courage et valeurs viriles, goût de l’action et testostérone. Il y a aussi une nécessité à être précis dès qu’on aborde le politique. Si on choisit une allégorie de la classe possédante on ne la fait pas sous forme de société secrète digne d’un délire complotiste comme dans à vos Marx prêt partez, quand on choisit des personnages centraux, ce ne sont pas forcément des blancs hétéros… Il y a une réelle difficulté à lier dans l’art le cynisme et le regard implacable sur les choses et les gens qu’on apprécie tant de le néo-polar avec quelque chose de plus positif mais aussi une impérieuse nécessité car dès lors qu’on produit de la culture, on a une responsabilité en terme d’influence sur l’hégémonie culturelle (certes des fois à une échelle infime, mais ce n’est pas une excuse).4. Cet équilibre est d’ailleurs au cœur de l’affect révolutionnaire. On ne peut pas être révolutionnaire en étant juste plein de bons sentiments, de bonne volonté et d’utopie mais pas plus avec uniquement la haine et le besoin de destruction. Celui qui ne haït pas le monde dans lequel il vit du plus profond de ses tripes ne risquent pas de sacrifier aux difficultés que représente la destruction de notre société mais celui qui n’est pas plein d’attentes, de projets collectifs de désir d’émancipation de l’humanité ne participera jamais à l’édification d’une société communiste.

Certes il y a nécessité à lever le voile sur ses penchants et activités réacs car bien qu’il ne s’en cache pas, beaucoup l’ignorent et le prenne pour un auteur engagé super cool (alors qu’en fait il n’y a pas d’auteur cool). Nous invitons d’ailleurs à relire du Jérôme Leroy après avoir lu cet article, il est probable qu’un certain nombre de choses devrait apparaître sous un jour nouveau dans ce que cet auteur véhicule. Mais on l’aura compris, Jérôme Leroy n’est qu’un prétexte ici, une alarme bien facile à tirer puisqu’il a clairement franchi le pas de travailler avec les pires réacs. Mais le propos va bien au-delà de sa finalement très petite personne et incite à une réelle réflexion sur les sentiments et valeurs qu’on juge positifs, dans quelles mesures, dans quelles limites et dans quelles conditions le cynisme, le goût de l’action, la droiture, la haine des bobos, le courage… sont des valeurs positives.

  1. rappelons au passage qu’il a perdu son procès en diffamation contre Dardel, tandisque Delteil a gagné le sien contre lui []
  2. femmes rouges toujours plus belles clame-t-il entre autre en citant Fajardie, suivent des photos de militantes en arme []
  3. bien qu’à de nombreux égards le néo-polar tienne autant du courant romantique que du courant réaliste, ce tour de passe-passe étant sûrement une des clés de sa force []
  4. On pourrait en dire tout à fait autant du punk par ailleurs []