Nazi-chic : provocation FAIL

Aujourd’hui, on connait un regain de succès du décorum nazi dans des milieux déconnectés de toute notion politique, une mode nommé le Nazi-chic. Un peu partout dans le monde mais surtout en Asie, des hipsters, des punks, des emo, trouvent que ça fait super chic de se balader avec un totenkopf, une croix gammée ou une croix de fer sur ses fringues, voir directement avec une imitation d’imper de la Gestapo. Pour être crédible, il s’agit de ne pas se pointer en hurlant au nazi, pour autant, il est hors de question de laisser ces symboles se banaliser en leur offrant une autonomie par rapport à la symbolique nazie dont ils sont chargés, faute de quoi c’est leur usage politique qui se banalisera ipso facto.

Cet attrait pour l’imagerie nazie n’est pas un fait totalement nouveau, dans les années 70, elle était très présente dans le milieu punk précurseur du Nazi-chic et a effectivement présenté une ouverture pour les militants nazis qui ont eu moins de mal à s’y insérer. Le nettoyage du milieu punk de toute référence nazie (en dehors de cercles restreints réellement nazis) a été le fruit d’un long combat et il ne faut pas occulter cette histoire. Il faut au plus vite faire un travail de conviction dans les milieux qui ne trouvent pas ça dérangeant, reprenant parfaitement l’argumentaire de n°4 en disant qu’il faut en finir avec le mythe intouchable. Briser le mythe ne servira qu’à ceux qui veulent réhabiliter l’idéologie avec l’esthétique.

La croix gammée est omniprésente dans l’univers rock et particulièrement punk des années 70. Ceux qui l’arboraient (ainsi que d’autres insignes nazies) n’étaient bien sûr généralement pas nazis. Être jeune dans les années 70 signifiait être de la génération directement après celle qui a connu la seconde guerre mondiale. En Angleterre, aux USA, au Canada, en France… il n’y avait probablement pas de sujet plus sensible pour la génération des parents de ces jeunes là. Ainsi, afficher les insignes nazis était la provocation ultime pour ces jeunes « rebelles » des années 70. C’était évidemment surtout la connerie ultime, d’autant plus que le seul goût de la provocation ne suffit pas toujours à expliquer cette attirance pour l’imagerie du 3è reich (ainsi,  chez les punks première vague et les proto-punks, certains étaient particulièrement intéressés par l’aspect mystico-occulte du régime nazi, ou se sont dit fascinés par le charisme de Dodolf Hitler…). Mais comme souvent, la connerie a connu un succès fulgurant chez les artistes proto-punks et dans la première vague punk. Le jeu du jour consiste donc à reconnaître les différents personnages à croix gammée ci-dessous. Peut-être y reconnaitrez vous votre artiste préféré et apprendrez-vous à n’en porter aucun sur un piédestal, parfois les mythes tombent et c’est ce qui peut leur arriver de mieux…

Provo-failer n°1

Sid Vicious portant la croix gammée

On commence par du facile, vu qu’il s’agit indubitablement du punk dont le port de la croix gammée est le plus célèbre. Si vous avez quand même besoin d’un indice, le re-voici, ci-dessous avec sa compagne, presque aussi célèbre.

Sid Vicious portant la croix gammée et Nancy Spungen

Provo-failer n°2

Brian Jones déguisé en SS et Anita Pallenberg

Provo-failer n°2 est en fait le provo-failer number ouane, vu qu’il fut le premier célèbre pour cette provocation douteuse en 1966.

Provo-failer n°3

John Lydon, dit Johnny Rotten portant la croix gammée et faisant un salut nazi

Petit indice, provo-failer n°3 a fait parti du même groupe que n°1, même si, comme on le verra, le port de croix gammée était chez lui moins habituel et moins assumé.

Provo-failer n°4

Susan Janet Ballion dite Siouxsie Sioux, addict à la croix gamméeSusan Janet Ballion dite Siouxsie Sioux, addict à la croix gammée

Qui est cette jeune demoiselle au brassard nazi? Premier indice, elle a joué avec provo-failer n°1 (mais pas n°3) et était une habituée de l’esthétique nazie.

Provo-failer n°5

Affiche d’Electric Eels avec des croix gammées

Affiche d'Electric Eels avec le marteau et la faucille

Quoi, vous voulez encore un indice? Et vous ne voulez pas que je vous donne directement le nom pendant qu’on y est ? Ah oui, c’est vrai, c’est ce que j’ai fait. Désolé mais malgré les nombreux témoignages écrits, je n’ai pas trouvé de photos des membres du groupe arborant des insignes nazis. Dans le même temps, ce groupe m’a paru trop important pour le sauter (allez voir la réponse pour comprendre pourquoi), du coup j’ai mis une affiche, alors oui, c’est vrai, sur une affiche de concert, il y a (souvent) le nom du groupe, même quand il s’agit de punk!

Provo-failer n°6

Stiv Bators, chanteur des Dead Boys

C’est qui ce gus? Il ne vous dit rien? On le retrouve ci-dessous avec les membres de son groupe. Le mélange des genres vous rappelle quelque chose? Ce n’est pas un pur hasard!

Les Dead boys, avec figures communistes et maoistes.

Ci-dessous, une autre photo du groupe sur scène, hélas plus en adéquation avec le thème de ce jeu.

Les Dead boys sur scène avec leur batterie nazie

Provo-failer n°7

Les new-York Dolls avec une croix gammée

Bien que plus proches géographiquement des n° 5 et 6, les provo-failer n°7 ont un lien évident avec les n°1, 3 et 4. Vous n’y comprenez plus rien? C’est normal.

Provo-failer n°8

Ron Asheton, guitariste des Stooges, déguisé en nazi pour égorger son chanteur, Iggy Pop

On a au moins là un vrai effort de mise en scène. Le problème, c’est que l’égorgeur du groupe est passionné par tout le décorum nazi depuis sa tendre adolescence, passion qui va bien au delà de la provocation ponctuelle.

Provo-failer n°9

"Day-Glo Svastikas" d'Arturo 'Ramones' Vega

Mais qui avait fait de ces « Day-Glo Svastikas » sa spécialité?

Un indice? Voici le groupe dont il assurait la déco et la communication.

Les Ramones dans un bunker décoré d'une croix gammée

Provo-failer n°10

Jimmy Page, guitariste et fondateur de Led Zeppelin a une belle casquette de Nazi !Jimmy Page, guitariste et fondateur de Led Zeppelin a une belle casquette de Nazi !

Il parait qu’il aurait fait ça pour rester à la … page!

Provo-failer n°11

David Bowie faisant le salut Nazi

David Bowie faisant le salut Nazi

Chez lui, les incartades ont été répétées et y compris théorisées et intellectualisées. Cependant, ça n’a pas duré longtemps et dans la période où il se piquait le plus… de là à l’excuser! Un indice? Il est beau, oui.

Provo-failer n°12

Steven Leckie, alias nazi dog, chanteur et leader des Viletones

Bon celui-là, non seulement il n’est pas connu, mais en plus il n’est pas reconnaissable. Alors pourquoi je l’ai mis lui, alors que tant d’autres auraient pu figurer ici et n’y sont pas? Parce que je me suis rendu compte que j’avais parlé du Canada en intro, or, une intro, c’est une sorte de contrat à honorer !

 Réponses

1/ Sid Vicious, éphémère. Éphémère batteur de Siouxsie and the banshees, éphémère bassiste et parfois chanteur des sex pistols, éphémère artiste solo… Éphémère.

2/Brian Jones, guitariste et harmoniciste des Rolling Stones (et probablement le plus talentueux du groupe) . En 1966, il pose en uniforme SS pour une série de photo en compagnie d’Anita Pallenberg (sa compagne d’alors) pour la couverture du magasine Stern. La couverture ne sera jamais publiée mais les photos ont rapidement fuité, provoquant un tollé du diable. Jones se défendit immédiatement en déclarant « I wear a Nazi uniform to show I am anti-Nazi. The meaning of it all is there is no sense to it » (en gros « je porte un uniforme nazi pour montrer que je suis anti-nazi. La signification de tout ça, c’est que ça n’a pas de sens »). S’il n’est pas question d’affubler Brian Jones d’un quelconque militantisme nazi, cette histoire d’acte engagé anti-nazi ne tient pas trop la route et il est évident pour tout le monde qu’il s’agit plutôt d’une provocation non-assumée, teintée d’une fascination (ce qui ne veut pas dire admiration) avérée pour le nazisme, partagée entre autre avec Keith Richards. D’ailleurs, la réponse d’Anita Pallenberg est bien loin d’une revendication militante : ‘It was naughty, but what the hell! He looked good in an SS uniform!’” (« C’était mal, mais bon dieu! Ce qu’il avait la classe en uniforme nazi! »). En réalité, c’est elle qui a été la plus clairvoyante puisque effectivement nombre de rockers et punk ont par la suite dit avoir trouvé Brian Jones tellement swagg que ça leur a donné envie de faire pareil.

3/Johnny Rotten. Le leader et chanteur des sex pistols était un grand proche de Sid. C’est plutôt en suiviste qu’il s’est laissé allé à un ou deux salut nazi et port de croix gammée, car en fait ce n’était pas vraiment son trip. Il a d’ailleurs tenu à l’égard de ses amis fans de svastika ces propos surprenamment pertinent pour Johnny Pourri : « I thought [provo-failer 4] and Sid were quite foolish, »  « Although I know the idea behind it was to debunk all this crap from the past, wipe history clean and have a fresh approach, it doesn’t really work that way. »(England’s Dreaming, de Jon Savage, St Martin’s Press 1992, p240 – 242) (« Je pensais que [provo-failer 4] et Sid étaient assez stupides » « Même si je sais que l’idée était de démystifier toute cette merde du passé, de balayer l’histoire afin d’avoir une approche nouvelle, ça ne marche pas vraiment comme ça ».

4/Siouxsie Sioux. La chanteuse adorait afficher la croix gammée, au point d’en mettre Rotten mal à l’aise. Dans son autobiographie (Rotten par Lydon, p. 108), il écrit « Siouxsie Sioux  fut un cauchemar quand nous sommes allés à Paris. La folle, elle ne portait pratiquement rien excepté des svastikas et un soutien-gorge transparent – dans un pays anciennement occupé par les nazis !« .

Siouxsie Sioux alliant provocation sexuelle et nazie !

« elle ne portait pratiquement rien excepté des svastikas et un soutien-gorge transparent »

Elle est la preuve vivante que la thèse de la provocation générationnelle n’est pas une fausse interprétation exogène, ayant déclaré à la réalisatrice Mary Harron en 1976 « It was always very much an anti-mums and anti-dads thing. We hated older people…always harping on about Hitler. » (cité par Jon Savage, op. cit.) (« il y avait toujours beaucoup de trucs anti-mamans et anti-papas. Nous détestions les gens plus vieux… toujours à rabacher à propos d’Hitler »).

Allons, comme on ne va pas tous les faire à la suite, autant le dire cash; dans toute la bande du Bromley Contingent, ils étaient un paquet à jouer sur les codes nazis. Par exemple sur la photo ci-dessous,  Siouxsie ne porte pas de croix gammée mais sa copine Debbie Juvénile si.

Debbie Juvénile portant un T-shirt à croix gammée. A sa gauche, Siouxie Sioux.

Debbie Juvénile portant un T-shirt à croix gammée. A sa gauche, Siouxie Sioux.

Il y a une théorie qui existe sur l’omniprésence de croix gammées dans ce milieu, elle vaut ce qu’elle vaut mais mérite d’être citée. La croix gammée aurait fait son arrivée dans le milieu via le magasin de Vivienne Westwood et Malcom MacLaren sis au 430 kingsroad à Londres. Quand en 1974, la boutique devint Sex, il n’y a pas que l’univers sado-masochiste et pornographique qui y firent leur apparition. Vivienne Westwood prit un malin plaisir à y introduire la croix gammée qui fit tout d’abord son apparition dans ses propres créations. La plupart des T-shirts floqués nazi portés par les membres de la bande étaient de ses créations. Cette même année ses vêtements furent utilisés par Ken Russel pour son film Mahler, dont la magnifique mini-jupe ci-dessous, ce qui ne serait pas étranger dans la passion du symbole autour d’elle.

Mini-jupe brodée d'une croix gammée, réalisée par Vivienne Westwood pour Mahler, le film de Ken Russel

Mini-jupe brodée d’une croix gammée, réalisée par Vivienne Westwood pour Mahler, le film de Ken Russel

Westwood fit aussi une chemise sur laquelle se côtoyaient la croix gammée et le portrait de Marx ! Vers 1975, le nazisme devenait obsessionnel chez elle et, selon Jon Savage (op. cit.) la boutique était pleine d’objets nazis qu’elle y avait apportés. Une précurseur du Nazi-chic.

 5/Electric Eels. Les anguilles électriques, c’est le proto-punk prolo directement issu de Cleveland, rien avoir avec les glam-rockers arty de new-york… Au mitan des années 70, ils ont joué une éspèce de free jazz noisy qui déménage, accompagnant leurs rares concerts de bastons et de provocations. La symbolique néo-nazie était très présente chez eux, des croix gammées aux inscriptions white power. Si ce groupe, qui n’est pas le plus connu des provo-failer, méritait absolument d’être cité c’est qu’il a influencé beaucoup de groupes de la première vague punk US et notamment les meilleurs… pour le pire!

6/Stiv Bators, chanteur des Dead Boys. C’est très suggestif, mais voilà ce que j’entends par le meilleur de la première vague punk US. Et voilà en quoi les Electric Eels les ont aussi influencé pour le pire ! Au moins, contrairement aux Electric Eels, les dead boys ne se sont jamais amusé à entretenir la confusion sur ce qu’ils pensent politiquement des idées nazies, qu’ils ont clairement rejetées. Il n’en reste pas moins qu’ils sont parmi ceux qui sont allé le plus loin dans l’utilisation permanente de l’imagerie SS, allant jusque créer une espèce d’ordre où les insignes à croix de fer, jouaient un rôle prépondérant.

7/New-York Dolls. Et oui, même si ce n’était pas leur spécialité, les Dolls s’y sont prêtés… dans la période où ils étaient managés par Malcolm McLaren, sûrement une pure coïncidence …

8/Ron Asheton, le guitariste (puis bassiste après la reformation du groupe) des Stooges ici en train d’égorger son chanteur Iggy Pop (geste qu’il rêvera sûrement par la suite de faire pour de vrai).

9/ Arturo Vega, le « ministre de la propagande » des Ramones, principalement connu pour avoir créé leur logo, assurait aussi la déco de leurs lieux de vies (surtout qu’ils ont longtemps habité chez lui) avec ses toiles. A noter que les Ramones n’avaient pas besoin de lui pour ce genre de provocations, ils ont notamment assuré un concert en portant tous des croix de fer autour du cou… cadeau des dead boys !

10/Jimmy Page. Le guitariste et fondateur de Led Zeppelin s’y est mis sur le tard, mais y a sombré quand même. Cette provocation d’autant plus douteuse qu’elle devenait commune, lui a pris en 77 lors de la première tournée depuis le long arrêt lié au grave accident de Robert Plant, le chanteur du groupe. Les mauvaises langues diront que le seul but était de concurrencer sur leur terrain les punk et particulièrement les Sex Pistols, qui commençaient à les éclipser…

11/David Bowie. En 1976, Bowie est totalement toxico, c’est lors d’un voyage à Berlin qu’a été prise la photo sur le journal (c’est très paradoxal que ce soit la ville où il a touché le fond puisque c’est en s’installant dans cette ville un an plus tard qu’il trouvera le chemin de sa rédemption). Dans cette période, Bowie ne se contente pas de taper des zieg heil, il fera plusieurs déclarations se revendiquant du nazisme. La plus connue est l’interview à Playboy en septembre 1976 (mais c’est loin d’être la seule déclaration du genre):

« Vous avez souvent dit que vous croyez très fortement dans le fascisme. Pourtant, vous affirmez également que vous serez un jour en lice pour le poste de premier ministre de l’Angleterre. Une manipulation médiatique de plus?

Jésus! Tout est manipulation des médias. J’aimerais entrer en politique. Je le ferai un jour. J’adorerai être Premier ministre. Et, oui, je crois fermement dans le fascisme. La seule voie pour sortir du genre de libéralisme fétide du moment, c’est l’extrême-droite, la tyrannie totalement dictatoriale et d’en finir aussi vite que possible. Les gens ont toujours répondu avec une plus grande efficacité sous une direction autoritaire. Le déchet libéral du moment dit «Eh bien, maintenant, quelles idées avez-vous? » Montrez-leur ce qu’il faut faire, pour l’amour de Dieu. Si vous ne le faites pas, rien ne sera fait. (…) Adolf Hitler était l’une des premières stars du rock (…) Je pense qu’il était aussi bon que Mick Jagger. C’est incroyable. (…) Le monde ne verra jamais son pareil. Il a mis un pays en scène. »

Rendons tout de même hommage à Angie, son épouse d’alors qui l’a quitté dès le premier salut nazi.

12/Steven Leckie chanteur et leader du groupe de la 1ère vague punk canadienne The Viletones. Ce groupe n’est aujourd’hui pas très connu en France, mais c’est pourtant un groupe majeur de la scène punk nord-américaine de la fin des années 70. Oups, un détail, le surnom de Steven, c’était nazi dog.

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