Paternalisme colonial FAIL

La situation des migrants sans-papiers est un parcours du combattant perpétuel. Après avoir survécu à des situations extrêmement difficiles dans leur pays, directement liées à l’oppression coloniale et impérialiste des grandes puissances occidentales et notamment de la France (misère, guerres, dictatures, répression…), après avoir survécu au « voyage » vers l’Europe dans les conditions que l’on sait, c’est un véritable exercice de survie qui les attend en France. Laissés à la rue, traqués par les flics, livrés à la faim, la maladie, maintenus hors du marché de l’emploi ou intégrés dans une spirale de sur-exploitation illégale, en but au racisme quotidien… L’asile français est bien aigre ! Tout cela, la plupart du temps dans l’indifférence généralisée !

Banderole de migrants.

Banderole de migrants.

Mais de temps, en temps, le plus souvent grâce à leurs luttes collectives, la situation des migrants refait irruption sur la scène politique et médiatique. C’est ce qui s’est passé ces derniers jours, depuis l’expulsion du campement à La Chapelle le 2 juin où des centaines de migrants campaient sous le métro aérien depuis 8 mois, sans que rien ne soit fait pour eux.

Ah, ces immigrés qui viennent profiter de la générosité du système français ! Ici le campement de la chapelle.

Ah, ces immigrés qui viennent profiter de la générosité du système français ! Ici le campement de la chapelle.

Dans ces cas là, le pouvoir double sa répression physique par une guerre de l’information. Tout est alors bon pour décrédibiliser les migrants et leurs luttes et le mensonge est la norme. Toute les instances du pouvoir s’y mettent alors en chœur, le gouvernement, la préfecture, la mairie de Paris, le parti socialiste et bien sûr la presse aux ordres ont lâché un flot continu de désinformation et de saloperies. On a ainsi pu lire et entendre ces derniers temps que les migrants en question ne voulaient pas des logements qu’on leur proposait, qu’ils n’étaient pas demandeurs d’asiles… Quand bien même ces calomnies seraient vraies, elles n’excuseraient évidemment pas le traitement qui leur est fait, mais dès qu’on laisse un peu la parole aux premiers concernés, on se rend compte que c’est totalement bidon, et c’est donc pour ça qu’on donne si peu la parole aux migrants !

Comme en 1996, quand le ministre de l’intérieur Jean-Louis Debré avait envoyé 1500 CRS (!) déloger 210 migrants de l’église Saint-Bernard avec une violence inouïe, le gouvernement affirme aujourd’hui agir « avec humanité et fermeté ». Petit quiz, dans les éléments suivants, lesquels relèvent de l’humanité et lesquels de la fermeté : les coups de tonfa, les gaz lacrymogènes, les migrants jetés au sol et traînés par les jambes jusqu’aux cars de flics, les internements en CRA, les expulsions sommaires, le fait d’être chassés des qu’ils s’installent quelques parts, de mettre un seul point d’eau et deux toilettes là où des centaines de migrants survivent, de chercher à séparer à tout prix les migrants, la destruction de leurs seules affaires, de leurs papiers…

« Humanité et fermeté » : la dialectique gouvernementale peut casser des gueules. Frédéric Vielle, militant du NPA et CGT, venu soutenir les migrants s’est heurté aux tonfas, il a de multiples fractures à la face et devra être opéré après la résorption de l’hématome. Le parisien, dans sa folie mensongère a essayé de le faire passer pour un flic blessé par les manifestants.

Vous avez deux minutes pour répondre, nous on abandonne.

Depuis l’occupation jeudi 11 juin de la caserne Chateau-Landon (immense bâtiment appartenant à l’Etat, vide et inutilisé), la désinformation et la calomnie ont pris une autre tournure, puisqu’elles viennent également d’une partie des organisations se présentant comme soutiens des migrants dans leur lutte : EELV, PG, PCF… Bien sûr l’enjeu pour ces organisations n’est pas le même que pour le gouvernement et le PS et donc la calomnie n’est pas la même non plus. Ils ne ciblent pas directement les migrants mais préfèrent s’en prendre à une partie de leurs soutiens : « gauchistes », « trotskystes du NPA », « anars », « totos », « autonomes anarchistes » « énervés », « opportunistes », « récupérateurs »… Le rôle de FailFaf n’est pas de prendre la défense de ces militants (qui n’en ont nul besoin), même si on comprendra bien que ce sont avant tout les militants de terrain, les révolutionnaires et les antiracistes conséquents qui sont ciblés. Nous allons quand même relever rapidement et démentir quelques unes des contrevérités les plus évidentes que nous avons vu fleurir cette fin de semaine. Mais surtout, et c’est le but principal de cet article, nous allons démontrer que derrière ces apparentes querelles de chapelles, c’est bien vis-à-vis des migrants que ces attaques font preuve d’un mépris crasse !

L’armada réformiste s’est opposé de toutes ses forces à l’occupation de la caserne (avec l’inefficacité que l’on a pu voir). Pour se justifier, on les a ainsi vu affirmer sans honte que les gauchistes avaient manipulé les migrants, pris des décisions en leur nom et les leur avaient imposées, que la caserne en question était insalubre, pleine d’amiante, sans eau ni sanitaires. Que les gauchistes avaient amené les migrants à refuser les super possibilités de logements que les élus avaient dealé avec les autorités. Que les gauchistes n’avaient pas hésité à attaquer violemment les élus et leurs militants pour imposer leurs choix aux migrants, qu’ils cherchaient juste à se faire de la pub en débarquant sur une lutte dont ils étaient absents jusqu’ici, qu’ils provoquaient par opportunisme une conflictualité stérile nuisant aux migrants…

Les soutiens devant la caserne Chateau-Landon occupée.

Les soutiens devant la caserne Chateau-Landon occupée.

Nous reviendrons plus tard sur la question démocratique et les accusations de manipulation. Sur la caserne elle-même, il y avait contrairement à ce qui a été dit des toilettes et des lavabos où les migrants et leurs soutiens ont pu se laver à l’eau et au savon. Contrairement au parc où les réformistes voulaient les envoyer, les migrants y bénéficiaient d’un toit pour s’abriter des intempéries. Quant à l’amiante, il s’agit vraisemblablement (d’après les informations partielles dont nous disposons) d’un coup de bluff dénué de fondement. La caserne n’est sûrement pas un palace, et on peut évidemment rêver mieux en terme de salubrité, mais c’est de toute façon mille fois mieux que les campements en plein air qui font le quotidien de ces migrants depuis des mois, où ils multiplient les maladies liées aux conditions sanitaires, à l’exposition au froid et à la pluie. Quant aux agressions subies par les élus et leurs proches pour imposer des choix aux migrants, on touche le fond en terme de propagande. Oui, c’est vrai, ils ont été un peu bousculés. Pourquoi ? Parce qu’ils se sont mis en chaîne au travers de la route pour empêcher les migrants de poursuivre la manif vers la caserne ! Sans compter qu’il faut manquer totalement de décence quand, alors que les migrants subissent ce qu’ils subissent, que les flics se sont déchaîné envoyant plusieurs manifestants à l’hôpital, on utilise le terme de violence … pour dénoncer une légère bousculade sans coups portés ni conséquences physiques !

La réalité est simple, ces mensonges ne servent à couvrir qu’une seule chose : les élus réformistes et leurs quelques pantins voulaient à tout prix éviter toute conflictualité avec leurs amis du pouvoir en place. Par idéologie, parce que si ces gens reconnaissent la prédominance du rapport de force dans les luttes pour arracher de petites victoires et des améliorations minimes des conditions de survie, ils perdent le rôle central de leurs élus et de leurs négociations de salon, mais surtout par opportunisme, pour garder les meilleures relations possibles avec leurs véritables amis qui ne sont pas les migrants mais leurs collègues élus socialos. D’ailleurs ils le disent clairement dans l’humanité : le but était « la garantie d’une négociation sereine avec la Ville » !

Mais alors quid de ces histoires de manipulations des sans-papiers par les gauchistes ? De manière préliminaire, notons que cette notion est traditionnellement utilisée dans deux cadres précis : les mobilisations des migrants (on se rappelle par exemple que les mêmes saloperies étaient sorties lors de l’occupation de la bourse du travail par la CSP 75, occupation à laquelle les gros bras de la CGT avaient mis fin en attaquant eux même les occupants pour les déloger !), et les mobilisations de jeunesses et particulièrement de lycéens (les adversaires de leurs mobilisations, qu’ils soient de gôche, de droite ou d’extrême-droite expliquent toujours que les lycéens ne savent pas pourquoi ils se battent et qu’ils sont manipulé par des gauchistes aux intérêts politiciens). En fait, on parle de manipulation pour les mobilisations de personnes considérées comme sous-citoyens, comme facilement manipulables car considérées comme n’ayant pas la capacité intellectuelle et politique de déterminer eux-mêmes leurs luttes, leurs revendications et leurs modalités d’action. La plus belle illustration du mépris complet des migrants comme sujets politiques, nous l’avons prise sur un article de France TV : « Dans la foule, les migrants, qui ne parlent pas français pour la majorité d’entre eux, n’ont pas l’air de saisir les batailles politiques à la gauche de la gauche dont ils sont l’objet. Sourires aux lèvres, ils chantent à tue-tête « So, so, solidarité » ». La presse d’État est ainsi pleinement sur la même longueur d’onde que les « soutiens » réformistes : les migrants ne mènent pas bataille, ils sont l’objet d’une bataille politique, à laquelle ils ne comprennent rien, et en bons noirs qu’ils sont, ils se contentent donc de chanter et de sourire (parce que ces gens là, madame, ils ont quand même une bonne humeur naturelle en toutes circonstances, ils sont simples mais ils savent vivre!). Les choses n’ont pas beaucoup changé depuis les expositions coloniales et les commentaires médiatiques les accompagnant.


Malien sans-papier expulsé de la Bourse du travail par rue89

Sur le déroulé de la journée, on peut lire (avec leurs défauts respectifs) cet article de Paris-lutte.info et celui-ci du secrétariat jeune du NPA. Si vous voulez vomir un coup ou vous rendre compte que de l’époque stalinienne l’huma a perdu le verbiage lutte des classes mais pas les méthodes d’intox et de calomnies, lisez ceci.

Ce qu’il faut savoir, c’est que c’est lors d’une réunion au Bois Dormoy le mercredi 10 juin au soir que les migrants ont décidé qu’ils exigeaient d’être logés avec un toit sur la tête et tous ensemble pour ne pas être éparpillés. Ces décisions ne sont pas le fruit de manipulations gauchistes mais d’un processus démocratique purement auto-organisé entre migrants. Parce que oui, ces gens là savent s’organiser entre eux, savent prendre leurs propres décisions et faire vivre une démocratie directe. Pendant ce temps, les élus EELV, PG et PCF et quelques bureaucrates, décidaient seuls dans leur coin, sans les migrants que ça serait vachement bien de les envoyer dans le parc Eole, remonter un campement de fortune en plein-air. Le jeudi 11, ce sont donc bien ces réformistes qui ont tenté de manipuler (en jouant sur les peurs) des migrants pour les faire monter dans des cars à l’encontre des décisions qu’ils avaient pris entre eux. Quand l’huma explique que les gauchistes ont « désorganisé le SO de la manif » et « poussé les migrants » pour les contraindre à l’occupation, il faut comprendre que le soit disant SO de la manif, ce sont les militants principalement du PCF qui se sont mis dans le travers de la route pour empêcher la manif d’aller à la caserne, en conformité avec la décision des sans-papier d’aller vers un toit pouvant accueillir la majorité d’entre eux. Les seuls migrants qui ont été poussé l’ont été par ce SO autoproclamé qui n’était pas celui de la manif mais celui destiner à empêcher la manif d’aller à son terme.

Quant à l’AG qui s’est tenue dans la caserne, oui les soutiens participant à l’occupation qui le voulaient ont participé, et oui, les barrières linguistiques compliquent parfois l’exercice démocratique. Mais c’est bien dans ce cadre que l’ensemble des migrants présents dans la caserne étaient réunis, débattaient et cherchaient la meilleure solution. Pendant ce temps là, les élus dont l’huma vante tant l’action, snobaient totalement le cadre démocratique des migrants pour mener à leur sauce avec les représentant de la pref et de la mairie coupables de la situation « des négociations sereines » en présence d’un seul migrant, choisi par ces élus et non par ses pairs. Bref cherchaient une solution dans le dos des migrants et en harmonie avec la mairie et l’intérieur, contre les migrants.

Ces tristes sires sont sempiternellement des ennemis de la démocratie directe dans les luttes, et cherchent toujours à diriger à la place des travailleurs et des opprimés en lutte. Mais quand il s’agit de migrants (ou, nous en avons parlé, de jeunes), leur paternalisme ne prend plus la peine de se draper d’un tant soit peu de vernis démocratique, ils assument pleinement leur mépris des migrants qui encore plus que le reste de la classe ouvrière, sont considérés comme des objets de batailles politiques qui sont l’apanages des petits élus français de la grande République. Entendons-nous bien, il peut y avoir sur les différentes mobilisations des bisbilles politiciennes entre réformistes et « gauchistes », et dans ces bisbilles, les groupes révolutionnaires formels et informels peuvent très bien avoir leur part de tords et de manipulation. Mais ce à quoi nous avons assisté ce jeudi, ce n’est pas principalement à ça. C’est une lutte entre l’auto-organisation des migrants, avec le soutien de la majorité des présents dont des militants d’extrême gauche contre quelques manipulateurs élus et leurs proches s’opposant de tous leurs poids à la lutte des migrants.

Sans-papiers en lutte lors des grandes grèves en 2011.

Sans-papiers en lutte lors des grandes grèves en 2011.

In fine, l’occupation de la caserne et le rapport de force qu’elle a permis d’instaurer n’ont pas été totalement inutiles. Ce sont finalement 110 personnes et non pas 60 comme prévues initialement qui ont pu bénéficier de vrais logements décents, avec nourriture, soins … Pour autant l’heure n’est pas à la satisfaction mais à la poursuite de la mobilisation : les 110 migrants ne sont logés que pour « quelques jours », des centaines d’autres dorment encore à la rue, au fameux parc Eole notamment mais aussi éparpillés, entre autres quartier Austerlitz mais pas seulement.

Il est important de maintenir le rapport de force mais aussi de poursuivre les actes de solidarité concrète : présence auprès des migrants, collecte de nourriture, de vêtements, de couvertures et matériel de camping… Cette solidarité et cette mobilisation ne doit être l’apanage de personne, elle doit être ouverte à toutes et tous, militants ou non, gauchistes, rien-du-toutistes ou réformistes (y compris membres ou sympathisants des organisations ciblées ci-dessus (EELV, PCF, PG) s’ils sont là pour lutter sincèrement au côté des migrants et il y en a, cet article ne vise pas à monter une cabale contre les membres d’une sensibilité politique mais à dénoncer les vils agissements d’un quarteron d’élus et de bureaucrates qui ne pèsent rien dans la mobilisation et sont bien plus intégré aux appareils d’Etat qu’à la lutte des opprimés), mais surtout, elle doit être clairement en soutien des migrants. C’est-à-dire que ce ne doit pas être des soutiens qui luttent pour les migrants, mais bien des soutiens qui comme leur nom l’indique appuient, renforcent la mobilisation des migrants. Cette mobilisation doit être celle des premiers concernés, guidée par leurs décisions, selon leurs modalités ! Quelle que soit l’hypocrisie de certains signataires, l’appel unitaire à la mobilisation peut et doit être un appui, a condition de rester vigilant en permanence. Un rendez-vous émerge notamment pour une manifestation mardi 16 juin à 18heures au départ du 18ème arrondissement.

Par ailleurs, au-delà du travail dans l’urgence, nous ne devons pas perdre de vue des objectifs qui paraissent peut-être plus lointains mais qui sont la condition sine qua non pour que la situation ne se reproduise pas à l’infini : régularisation de tous les sans papiers, ouverture des frontières, contre l’impérialisme et le néocolonialisme retrait de l’État français des pays d’Afrique et de son ingérence économique, militaire et politique, réquisition des logements vides et un toit pour toutes et tous, quelque soit le statut, la nationalité…

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