Bataille de Lewisham : antifascistes WIN

La bataille de Lewisham, le 13 aout 1977, fut la plus grosse trempe infligée aux fascistes britannique depuis la bataille de cable street, en 1936 (voir également sur la bataille de Waterloo en 1992).

 Ce 13/08/1977 à Lewisham, il n'y a bien que le ciel qui ne soit pas tombé sur la tête des fachos... et des flics (2 photos de Homer Sykes)

Ce 13/08/1977 à Lewisham, il n’y a bien que le ciel qui ne soit pas tombé sur la tête des fachos… et des flics (2 photos de Homer Sykes)

 Ce 13/08/1977, il n'y a bien que le ciel qui ne soit pas tombé sur la tête des fachos... et des flics (2 photos de Homer Sykes)

La bataille de cable street avait provoqué un réel coup d’arrêt au développement du mouvement fasciste anglais. Au sortir de la seconde guerre mondiale, le Royaume-Uni s’était construit une identité de résistance et avait créé une unité interclassiste de façade autour de la victoire contre le nazisme. L’extrême-droite n’avait pas bonne presse.

Le contexte des années 70

Pourtant, dans les années 70, les choses commencèrent à (mal) tourner (toute ressemblance avec des faits ayant déjà eu lieu auparavant ou ayant lieu actuellement ne saurait être une pure coïncidence mais est fortement liée à des mécanismes structurels que les antifascistes ne peuvent choisir d’ignorer et doivent étudier attentivement. Fin de la parenthèse curé rouge moralisateur). Il y a bien sûr la crise économique qui marque la fin des trente glorieuses autour de 73-74. En 1974, de fortes grèves mettent à mal le gouvernement conservateur et le parti travailliste (le grand parti social-libéral anglais) en profite pour revenir au pouvoir. Seulement voilà, élus pour mener une politique sociale dans une période de crise mais refusant l’affrontement avec le patronnât et le système capitaliste dont ils sont les serviteurs, les travaillistes font de la merde, se retrouvent rapidement eux-mêmes confrontés à de grandes grèves, le chômage de masse fait son apparition à une échelle inédite… Le labour party perd la confiance d’une classe ouvrière désorientée (ils seront d’ailleurs largement battus en 79 par les conservateurs de Thatcher, pour le résultat qu’on sait) et l’extrême-droite en profite pour gratter à la porte.

Le Front National (NF) s’est créé en 1967, sur une ligne de dénonciation de l’immigration et du multiculturalisme qui rencontrera évidemment un écho important (notamment au sein de la petite bourgeoisie et de la classe ouvrière) avec le début de la crise économique. Officiellement le NF avait fermé ses portes aux mouvements ouvertement néo-nazis, en réalité il fut longuement dirigé par Tyndall et Webster, figures majeures du néonazisme anglais. En 1973, Webster fut le premier à obtenir un score électoral marquant pour son parti, raflant 16% des voix lors d’une élection locale. En mai 1976, le NF créé la surprise lors des élections locales de Leicester où ses 40 candidats atteignent 20% de moyenne. Le 1er semestre 1977 confirme ce qui parait être une inexorable ascension électorale. En mai, ils obtiennent près de 120.000 voix aux élections au Greater London Council, battant le parti libéral dans 33 des 92 circonscriptions et menaçant de prendre sa place comme troisième grand parti britannique. Sur l’année 1977, le NF a empoché environ 250.000 voix sur tout le territoire dans les élections locales et pèse 20000 adhérents.

Tyndall harangue ses troupes du NF, ce 13 aout (photo Homer Sykes)

Tyndall harangue ses troupes du NF, ce 13 aout (photo Homer Sykes)

De plus il ne se contente pas d’occuper les urnes, tentant régulièrement de s’imposer dans la rue et surfant sur tous les faits divers, étant en ce sens bien servi par la démagogie de la majorité de la classe politicienne (je rappelle, toute ressemblance…). En 1975, 400 de ses membres manifestent par exemple contre l’entrée dans la CEE.

La situation particulière de Lewisham

Mais c’est à Lewisham que la tension se matérialisa le plus à partir de mai 1977 (l’intro est un peu longue, mais nécessaire pour re-situer le contexte). Le 30 mai, les flics investissent comme des cow-boys 30 maisons des districts populaires de New Cross et Lewisham. Finalement, ce sont 21 jeunes de Lewisham, tous noirs, qui seront mis en examen pour vols, et accusés par la police d’être responsables de 90% de la délinquance dans le district. Un comité de défense des 21 est créé dans un contexte de racisme évident. La procédure policière est plus que douteuse et le procès se prépare dans une ambiance délétère, avec une exceptionnelle agressivité des pouvoirs publics.

Un drapeau piqué aux fascistes par les manifestants antifascistes lors de la bataille de Lewisham.

Un drapeau piqué aux fascistes par les manifestants antifascistes lors de la bataille de Lewisham.

Dans les mois qui suivent, les affrontements se multiplient dans le district de Lewisham. Affrontements entre organisations d’extrême-droite (particulièrement le NF et le National Party) et organisations antifascistes (notamment le SWP, tout nouveau parti trotskyste), affrontements entre fascistes et manifestants du comité de défense des 21, affrontements avec la police… C’est donc dans un climat de grande tension que le 4 juillet, le NF annonce une manifestation contre le multiculturalisme et le métissage pour le 13 aout, devant rallier Lewisham depuis New Cross. Webster, en charge de l’organisation de la marche, déclara à la presse « nous pensons que la société multi-raciale est mauvaise, que c’est le diable, et nous voulons la détruire« .

La préparation de la bataille de Lewisham

Le comité de défense des 21 de Lewisham est la première structure à appeler à contrer la marche fasciste. Lors d’un meeting regroupant 600 personnes le 21 juillet, le comité adopte (notamment sous la pression des militants très actifs du SWP) une motion appelant à une mobilisation unitaire pour stopper les nazis. Le mot d’ordre est clair « ils ne passeront pas » doit s’entendre au sens propre car le but est de les bloquer physiquement.

Pendant ce temps, l’ALCARAF (Campagne Tout Lewisham Contre Le Racisme et le Fascisme, cadre unitaire très large créé sur le district en 76, lors de la montée des scores de l’extrême-droite et qui repose en grande partie sur des élus, des représentants des communautés religieuses… mais qui a une vraie assise populaire), s’associe à une initiative soutenue par les élus locaux, le parti libéral et l’Église et qui vise à obtenir l’interdiction de la marche fasciste.

 La tête du cortège de l'ALCARAF avec R. Godsiff, Maire de Lewisham (portant une chaine), M. Power du parti communiste, M Stockwood, l'évèque de Southwark, et M. Savitt représentant de la communauté juive britannique.

La tête du cortège de l’ALCARAF avec R. Godsiff, Maire de Lewisham (portant une chaine), M. Power du parti communiste, M Stockwood, l’évèque de Southwark, et M. Savitt représentant de la communauté juive britannique.

Fin juillet ils remettent 1500 pétitions en ce sens au chef de la police qui reste inflexible. Cet échec décidera alors l’ALCARAF à appeler à une manifestation pacifique, devant se dérouler à Lewisham le matin de la marche fasciste et se dissoudre suffisamment tôt pour ne pas croiser (et donc affronter) la marche fasciste.

Le comité de défense des 21 lui, persiste sur sa ligne d’empêcher la marche fasciste et, le 1er aout, il initie la constitution d’un Comité Ad Hoc d’organisation du 13 aout, (dont le porte-parole sera Ted Parker, du SWP) qui se donne pour but d’organiser un rassemblement intitulé « ils ne passeront pas » à midi à Clifton Rise (soit au même lieu mais deux heures avant le rassemblement des fachos).

Les manifestants bloquant Clifton Rise à l'appel du comité Ad Hoc

Les manifestants bloquant Clifton Rise à l’appel du comité Ad Hoc

Pour rajouter à la confusion, un troisième appel antifasciste émerge pour le 13 août. L’ARAFCC, fédération de l’ensemble des comités anti-racistes et anti-fascistes du Grand Londres (dont l’ALCARAF) appelle à participer à la marche matinale de l’ALCARAF mais également à venir bloquer physiquement la marche fasciste en rejoignant ensuite Clifton Rise à 13h. Malgré une tentative, il n’y aura pas d’entente entre l’ARAFCC et le comité ad hoc pour unifier leurs deux appels au blocage physique.

C’est donc un peu le bordel du côté de l’organisation mais la détermination à bloquer la marche fasciste est là. Le NF semble accepter le défi, Webster déclarant à la presse « la seule façon de battre le communisme, c’est de l’affronter ». Les élus travaillistes flippent et plusieurs d’entre eux (dont le maire de Lewisham) réessayeront en vain de convaincre le chef de la police d’interdire la marche fasciste en vertu des ordonnances de 36, suite à la bataille de Cable Street. Le très institutionnel ALCARAF a également peur et demande à ce que des cordons de police viennent bloquer le passage entre le lieu de fin de leur manif matinale et Clifton Rise, pour empêcher les manifestants de rejoindre le lieu de blocage et assurer la dispersion.

La marche du NF sous haute protection policière

La marche du NF sous haute protection policière

Les pouvoirs publics essayent donc de se faire rassurants et annoncent la présence de 2000 policiers, équipés de 200 casques et boucliers anti-émeutes (ça peut paraitre risible, mais c’était la première fois qu’un tel équipement était utilisé sur le sol anglais, la police britannique le réservant jusqu’alors pour l’Irlande du nord). Plus, les magasins et bâtiments publics seront fermés, des personnes âgées ou handicapées déplacées…

La bataille de Lewisham a bien lieu

On ne va pas s’étendre sur les détails des différentes manifestations et affrontements (on trouvera autant de détails que possible sur ce site), mais il est clair que les fascistes (entre 2000 et 4000 venus de tout le pays suivant les sources) ont pris une sacré déculottée! Rien qu’à la manif matinale de l’ALCARAF, il y avait plus de 5.000 personnes, dont une grand majorité a rejoint les points de blocages. Les flics ont fait de leur mieux pour protéger les fachos, chargeant les antifascistes à de nombreuses reprises.

 La police montée ouvre la voie pour permettre aux fascistes de manifester (photo Paul Trevor)

La police montée ouvre la voie pour permettre aux fascistes de manifester (photo Paul Trevor)

C’est avec la police montée leur ouvrant la voie  et escortée de plusieurs rangs de policiers en protection rapprochée que la marche fasciste parvint à prendre le départ et faire son entrée dans Lewisham. Cependant, les antifascistes eurent tôt fait de se regrouper de nouveau et bloquèrent High Street. La protection policière ne suffit pas car les flics perdirent régulièrement le contrôle.

Dur pour les flics parfois!

Dur pour les flics parfois!

De nombreux antifascistes ont atteint le cortège fasciste qui subit de durs assauts et perdit un certain nombre de plumes (et de bannières). Finalement, le cortège fasciste et ses flics ouvreurs n’atteignirent jamais leur but au centre de Lewisham. Le NF se rassembla brièvement… sur un parking avant d’être exfiltré par la police. Il fallut en tout 17h d’affrontements aux policiers pour reprendre le contrôle du centre de Lewisham et des affrontements sporadiques eurent lieu jusqu’au lendemain soir.

Dans vos gueules les fachos (photos Peter Marlow)

Dans vos gueules les fachos (photos Peter Marlow)

La victoire fut surtout celle de la jeunesse populaire et métissée du sud est londonien. Le NF fut sérieusement émoussé par cet épisode. Ni les tentatives de l’ALCARAF de canaliser la population, ni l’incapacité à s’entendre de l’ ARAFCC et du comité Ad Hoc ne vinrent à bout de la détermination de jeunes excédés de subir le racisme quotidiennement. Cette leçon d’unité à la base et de détermination reste des plus valables.

La bataille de Lewisham : Une manifestation populaire et métissée

Une manifestation populaire et métissée

Plus d’informations sur:

lewisham77.blogspot.com

http://www.dkrenton.co.uk/lewisham_1977.html

2 réflexions au sujet de « Bataille de Lewisham : antifascistes WIN »

  1. Ping : Cable street: lier radicalité et action antifa de masse WIN | FailFaf

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